Jean-Louis Charlet, « La numismatique monégasque », première partie : les origines de la principauté et de son monnayage jusqu’en 1641, Annales du Groupe numismatique de Provence, tome IV, 1989, p. 37-47.
📖 L’article original (lien)
Comment Monaco, petit rocher convoité par les grandes puissances méditerranéennes, est-il devenu une principauté capable d’affirmer sa souveraineté jusque sur ses monnaies ?
Dans cette première partie, Jean-Louis Charlet retrace l’histoire mouvementée des Grimaldi, depuis leurs origines génoises jusqu’à l’affirmation de leur pouvoir à Monaco. Alliances, sièges, changements de protectorat et rivalités entre la France, l’Espagne et Gênes composent le décor d’une histoire politique dont le monnayage constitue un témoignage exceptionnel.
Mais une question intrigue particulièrement le numismate : quand les princes de Monaco ont-ils réellement commencé à frapper monnaie ? L’auteur examine les controverses entourant une supposée émission de Lucien Grimaldi au début du XVIe siècle, avant d’aborder les premières monnaies incontestables d’Honoré II, émises en 1640, à la veille d’un tournant diplomatique majeur.
À travers les monnaies elles-mêmes, leurs légendes, leurs emblèmes et les documents anciens, cette étude invite à distinguer les traditions parfois répétées des faits véritablement établis. Elle éclaire ainsi les liens étroits entre souveraineté politique, indépendance monétaire et destin d’une principauté longtemps prise entre les ambitions de ses puissants voisins.
📚 Synthèse de l’article
Des origines antiques au rocher des Grimaldi
Jean-Louis Charlet commence par rappeler les origines anciennes de Monaco, dont le nom est associé à Monoikos et à la tradition du sanctuaire d’Héraclès. Le site, petit port fortifié, acquiert une importance stratégique en raison de sa position sur le littoral méditerranéen.
Au Moyen Âge, le rocher devient un enjeu entre Gênes et les grandes familles qui se disputent le pouvoir dans la République. Les Grimaldi, engagés dans les luttes entre Guelfes et Gibelins, cherchent à y établir durablement leur autorité.
L’épisode fondateur traditionnel est celui du 8 janvier 1297, lorsque François Grimaldi s’empare du château de Monaco. Cet événement ne suffit cependant pas à assurer une souveraineté continue : les Grimaldi doivent encore lutter pour conserver leur position.
L’auteur rappelle notamment les sièges, les reconquêtes et les alliances qui ponctuent les règnes de Rainier Ier et de ses successeurs. Monaco apparaît dès lors comme un territoire dont la survie dépend de la capacité de ses seigneurs à négocier avec les puissances voisines.
Les Grimaldi, entre Gênes, la France et les princes italiens
L’histoire politique de Monaco est marquée par des alliances successives. Les Grimaldi cherchent l’appui de la France, tandis que leurs relations avec Gênes restent conflictuelles. Ils doivent également composer avec les souverains et les grandes familles du nord de l’Italie.
L’article retrace les étapes de cette évolution, depuis les premiers seigneurs jusqu’à l’affirmation de la principauté sous Jean Ier, puis sous son fils Catalan et sa descendance.
Le mariage de Claudine Grimaldi avec Lambert, seigneur de Monaco, constitue une étape importante dans la continuité dynastique. Leur fils Jean II poursuit la politique d’alliance avec la France, mais les rivalités régionales restent vives.
La situation évolue encore sous Lucien Grimaldi, dont le règne est marqué par les affrontements avec Gênes et par la nécessité de défendre Monaco contre des forces largement supérieures.
Cette histoire dynastique est indispensable à la compréhension du monnayage : frapper monnaie ne relève pas seulement d’une décision économique, mais participe à l’affirmation du pouvoir du prince et de son autonomie.
Lucien Grimaldi : une première monnaie controversée
C’est l’un des passages les plus intéressants pour le numismate.
L’article examine l’hypothèse selon laquelle Lucien Grimaldi aurait fait frapper la première monnaie monégasque entre 1512 et 1514. Une pièce attribuée à ce prince avait été décrite au XIXe siècle, notamment dans le catalogue de la collection J. Rousseau, puis reprise par des auteurs ultérieurs.
Charlet confronte cette attribution aux sources bibliographiques et aux caractéristiques de la monnaie.
Plusieurs difficultés apparaissent :
- Lucien y porte le titre de « prince », alors que l’article rappelle que ce titre ne sera utilisé par Honoré II que plus tard ;
- le nom patronymique Grimaldi ne correspond pas aux usages relevés pour Lucien ;
- le revers présente une similitude troublante avec celui de l’écu au soleil français ;
- l’histoire de l’atelier monétaire de Monaco ne fournit pas de confirmation indépendante de cette émission.
L’auteur considère donc cette monnaie comme inauthentique, tout en reconnaissant que l’histoire de la frappe monégasque demeure un domaine où les documents doivent être examinés avec prudence.
Il s’agit d’une distinction fondamentale : une monnaie décrite dans un catalogue ancien ne constitue pas automatiquement la preuve d’une émission historique authentique.
Le XVIe siècle : le protectorat espagnol et les difficultés de Monaco
Après l’assassinat de Lucien en 1523, son frère Augustin Grimaldi assure la régence pour les jeunes héritiers. Le contexte international est alors dominé par les rivalités entre François Ier et Charles Quint.
Augustin se rapproche de l’Espagne, qui devient la puissance protectrice de Monaco. Ce choix répond à une nécessité stratégique : la principauté doit assurer sa défense face à Gênes et aux ambitions de ses voisins.
Le protectorat espagnol n’est cependant pas synonyme de stabilité. Monaco demeure soumis aux pressions diplomatiques et militaires, et les Grimaldi cherchent à préserver une marge d’autonomie.
Le long règne d’Honoré Ier, puis l’accession au pouvoir d’Honoré II, conduisent progressivement à une remise en question de cette alliance.
La question monétaire s’inscrit dans ce contexte. Avant 1640, Monaco ne possède pas encore de monnayage régulier et solidement attesté comparable à celui qui sera mis en place sous Honoré II.
Honoré II et la naissance du monnayage monégasque en 1640
L’article situe en 1640 le début du monnayage monégasque incontestable.
Honoré II, désireux d’affirmer les prérogatives de sa principauté, fait frapper une première série de monnaies dans un contexte de tensions commerciales avec Gênes. La République génoise fournissait jusque-là une partie du numéraire nécessaire à Monaco ; les difficultés d’approvisionnement contribuent donc à rendre nécessaire une production locale.
L’atelier est confié au maître Jérôme Morando, qui arrive à Monaco à la fin de 1639.
L’émission comprend cinq types monétaires, décrits par Charlet à partir des travaux antérieurs de Pachiero :
Le florin de douze gros
Billon · environ 26 mm · 6 g
Il porte le buste d’Honoré II et les armes des Grimaldi couronnées, entourées du collier de l’ordre de la Toison d’or.
Le demi-florin de six gros
Billon · environ 20 mm · 3,10 g
Il reprend le type du florin, avec des variantes de buste et de légende.
Le double gros
Billon · environ 16,5 mm · 1,9 g
Il présente un buste princier et des légendes faisant référence à Honoré II et à sa qualité de prince de Monaco.
Les quatre patacs
Cuivre · environ 18 mm · 2,1 g
Cette petite monnaie porte la devise des Grimaldi, Deo juvante (« Avec l’aide de Dieu »).
Les deux patacs
Cuivre · environ 14,5 mm · 1,2 g
Ils constituent la plus petite dénomination décrite dans cette première émission.
Cette série est remarquable par la diversité de ses valeurs et de ses métaux. Les monnaies de billon assurent une gamme de dénominations intermédiaires, tandis que les patacs de cuivre répondent aux besoins des petites transactions.
Le choix de représenter le prince et ses armes participe également à l’affirmation de l’identité politique monégasque.
1641 : le traité de Péronne, tournant diplomatique et monétaire
Le dernier volet de l’article conduit au traité de Péronne, signé le 14 septembre 1641 entre Honoré II et Louis XIII.
Honoré II rompt alors avec le protectorat espagnol et se rapproche de la France. Ce changement d’alliance modifie profondément la position internationale de Monaco.
Le prince obtient des compensations territoriales pour les pertes subies en Italie. Les titres correspondants apparaissent dans les légendes des monnaies monégasques des années suivantes, notamment la mention du duché de Valentinois et d’autres possessions accordées par le roi de France.
Le traité ouvre ainsi une nouvelle étape : la principauté affirme sa souveraineté tout en développant des liens monétaires et politiques avec la monarchie française.
C’est la grande conclusion de cette première partie : le monnayage monégasque naît dans un contexte de nécessité économique, mais il devient rapidement un instrument d’affirmation dynastique et diplomatique.
🌐 Pour aller plus loin
Compléments postérieurs à l’article
Depuis la parution de l’étude, plusieurs publications ont enrichi la connaissance des monnaies de Monaco. Les avancées les plus intéressantes concernent la confirmation de frappes anciennes par les archives, la découverte d’exemplaires rares et la compréhension du rôle des graveurs français.
1994 — De nouvelles précisions sur les premières émissions
Christian Charlet publie « La fin du monnayage d’or du prince de Monaco au XVIIe siècle » dans les Cahiers Numismatiques, no 119, mars 1994, p. 51-56. La même année paraît également un article consacré à deux lettres inédites de Louis XIV concernant la monnaie de Monaco, dans le no 120, p. 41-43. Ces travaux prolongent l’étude de l’organisation monétaire de la principauté et de ses relations avec la France.
Ils invitent à ne pas limiter l’histoire du monnayage à l’identification des pièces : les archives royales et les décisions administratives permettent aussi de comprendre les conditions dans lesquelles les émissions étaient autorisées et organisées.
2005 — Le monnayage de Charles III de Monaco
Christian Charlet et Jean-Louis Charlet publient « Du nouveau sur le monnayage de Charles III de Monaco » dans les Annales du Groupe numismatique de Provence, tome XVIII, p. 42-45. (lien)
Cette étude prolonge les recherches sur les émissions princières en apportant de nouveaux éléments à la connaissance du monnayage de Monaco. Elle illustre une démarche importante en numismatique : reprendre un corpus ancien à la lumière de nouvelles pièces, de nouvelles comparaisons et d’une meilleure documentation.
Il convient néanmoins de consulter le texte intégral avant de préciser quelles attributions ou conclusions de l’article de 1989 seraient directement modifiées par cette publication.
2020 — Les graveurs français au service de Monaco
Jean-Louis Charlet, « Les graveurs français les plus célèbres au service des émissions monétaires monégasques (1643-2020) »
Bulletin de la Société française de numismatique, vol. 75, no 8, 2020, p. 300-303.
Cette publication éclaire la période qui suit immédiatement celle étudiée dans l’article de 1989. Elle précise notamment le contexte de la frappe des premières monnaies monégasques de type français à partir de 1643, les privilèges accordés par la monarchie et le rôle des graveurs sollicités par les princes.
L’article rappelle que les premières frappes de 1640 sont dues à l’initiative d’Honoré II, dans un contexte de difficultés d’approvisionnement en numéraire. Après le traité de Péronne, le rapprochement avec la France ouvre de nouvelles perspectives : en 1643, les monnaies d’argent commencent à adopter des types français.
Le graveur Jean Solignac, puis Claude Warin, interviennent dans les émissions ultérieures. Leurs travaux montrent que le monnayage monégasque s’inscrit dans un réseau de compétences dépassant largement les frontières de la principauté.
2022 — Une monnaie de 1643 retrouvée après plusieurs siècles
Une monnaie monégasque récemment retrouvée, unique, connue seulement par les archives
Christian Charlet, Jean-Louis Charlet et Francesco Pastrone, Bulletin de la Société française de numismatique, vol. 77, no 1, 2022, p. 20-23.
En octobre 2021, les autorités monégasques acquièrent lors d’une vente à Monte-Carlo une pièce d’argent de 30 sols, ou demi-écu, frappée en 1643 au nom d’Honoré II. La publication de 2022 décrit cette monnaie et la replace dans le contexte des premières émissions d’argent de type français.
Cette découverte est particulièrement importante. Les archives attestaient déjà la frappe, en 1643, de plusieurs valeurs en argent : l’écu de 60 sols, le demi-écu de 30 sols, le quart d’écu de 15 sols et le douzième d’écu de 5 sols. Avant la découverte, seul le douzième d’écu était connu par des exemplaires conservés.
La pièce retrouvée porte le buste cuirassé du prince au droit et les armes des Grimaldi au revers, accompagnées d’une titulature rappelant les titres conférés par Louis XIII après le traité de Péronne. Elle constitue donc un témoignage matériel direct de la transition politique et monétaire amorcée en 1641.
2022 — Le monnayage monégasque et les frappes pour le Levant
Jean-Louis Charlet publie également « Du nouveau sur le monnayage monégasque dans le contexte des frappes monétaires pour le Levant en 1664 », dans les Annales du Groupe numismatique de Provence, tome XXXVII, p. 23-27.
Cette étude prolonge l’histoire monétaire monégasque au-delà de 1641, en examinant les liens entre les émissions de Monaco et les besoins monétaires liés au commerce avec le Levant.
Elle permet de replacer la principauté dans des circuits économiques et monétaires plus larges : les monnaies monégasques ne répondent pas seulement aux besoins locaux, mais s’inscrivent également dans des stratégies commerciales et politiques méditerranéennes.
Bilan des apports postérieurs
Les publications identifiées depuis 1989 font ressortir trois évolutions importantes :
- Une meilleure documentation des émissions : les archives et les correspondances royales éclairent les conditions d’autorisation et de fabrication des monnaies.
- Des découvertes matérielles décisives : la monnaie de 30 sols de 1643, retrouvée en 2021, confirme concrètement une émission jusqu’alors connue par les documents.
- Une ouverture vers l’histoire des réseaux monétaires : l’étude des graveurs et des frappes destinées au commerce méditerranéen montre que Monaco entretient des relations monétaires étroites avec la France et d’autres espaces économiques.
Il faut distinguer ces apports d’une révision globale de l’article de 1989 : les travaux recensés enrichissent certains points de son histoire, mais ne démontrent pas que toutes ses conclusions ont été remises en cause.
🪙 Une monnaie à mettre à l’honneur
Honoré II — Florin de douze gros, 1640
Son intérêt dépasse l’aspect esthétique. Le portrait du prince, les armes des Grimaldi et le collier de la Toison d’or expriment le statut dynastique et les ambitions politiques d’Honoré II.
Légende : Honoré II, florin de douze gros, 1640. Cette monnaie appartient à la première émission monégasque incontestable, mise en place sous Jérôme Morando dans un contexte de tensions avec Gênes et de volonté d’affirmation de la souveraineté princière.
Mots clés: Numismatique monégasque, Monaco, Honoré II, Grimaldi, Jean-Louis Charlet, histoire monétaire, première monnaie monégasque, florin de Monaco, patac, Jérôme Morando, Lucien Grimaldi, traité de Péronne, Louis XIII, protectorat espagnol, Gênes, monnaies du XVIIe siècle.



Laisser un commentaire